le Rebelle…

LORJOU, le Rebelle par Alain BOUHANNA

Bernard LORJOU est un artiste, un peintre, un des peintres importants de la seconde moitié du XXème siècle ! Artiste certes, mais avant tout, un « caractère » avec un vrai « tempérament » ! Et sur ce plan, il est et sera toujours difficile d’en faire abstraction.

Il apparaît comme le héros d’un engagement permanent, fougueux et total, jamais soumis au doute. À l’aune de la bienséance et du conformisme, un tel positionnement peut parfois, et malheureusement, atteindre ou dépasser les limites de la politesse et de la longanimité.

Lorjou est anticonformiste par essence, et par expérience ; mais ses prises de position, comme ses convictions philosophiques, morales, religieuses, politiques et esthétiques ne sont pas celles d’un opposant systématique et inconsidéré : elles procèdent d’un choix volontaire qui repose sur une sensibilité extrême avec une appréciation et une réactivité immédiates. Sa conviction ne laisse aucune place au doute ou à un quelconque pardon. Il ne supporte ni la passivité, ni l’adhésion irréfléchie à une doctrine, à toute doxa. Il s’honore d’être un autodidacte, formé à l’école de la vie. Et de fait, tout au long de sa vie, mais surtout durant son enfance et son adolescence, il choisira de se former au contact de maîtres improbables et originaux.

Par ailleurs, Lorjou a toujours estimé que les barrières n’existaient que pour être franchies ou bousculées plutôt que contournées. Il voudra toujours connaître l’au-delà de ce qui est interdit : il ne peut concevoir de « terra incognita », occultée,  ou réservée à certains par simple décision des autorités humaines, aussi savantes et prestigieuses fussent-elles, et qu’il estime trop souvent auto proclamées. « Guides » : « führer « , « duce » et « petit père des peuples » ou « guide suprême », il ne les supporte pas ! Pas plus que certains dictateurs de la culture et de la mode, qui ne sont, pour lui, que des avatars de l’histoire que l’Histoire jugera ; ils ne lui seront, jamais et en aucune façon des maîtres à penser. Cette conception s’affirmera de façon pérenne dans la pensée, les prises de position ainsi que dans toute l’œuvre de Lorjou. Elle le confortera dans le doute, la contestation et le refus, de manière parfois fort brutale, dans toute situation qu’il juge inique, malhonnête ou injustifiée.

Le problème, avec Lorjou, est que ses qualités naturelles, son enthousiasme qui restera juvénile tout au long des décennies, ainsi que les circonstances de sa vie, l’amèneront parfois à des erreurs de jugement ou d’appréciation, voire à des excès dont il ne se privera jamais. Sa fougue naturelle ne s’accommode pas de patience et de modération. Lorsqu’il s’engage, dire de son engagement qu’il est total et sans concessions constituerait un euphémisme. S’il n’utilise que rarement ses capacités physiques (mais cela a pu arriver), Lorjou est néanmoins un bretteur, un batailleur acharné, usant du pinceau, de la voix, mais aussi de la plume pour affirmer ses convictions, quel que soit l’adversaire qu’il s’est choisi, et il y en eut de prestigieux qui n’en demandaient pas tant.

 Après l’apprentissage et les mois de formation à l’école pratique de la réalisation de « soieries », les œuvres appliquées du début de sa création vont très rapidement laisser la place à une grande liberté tant sur le plan de l’expression graphique que sur le maniement des couleurs. L’influence de Courbet et des grands espagnols, Velasquez et Goya, mais celle du Gréco aussi, apparaît dès ses premières œuvres. Mais très vite, il y aura la patte de Lorjou, dans le travail de la matière, dans le caractère définitif du trait, dans les audaces chromatiques et dans le choix des sujets.

Lorjou travaille comme un artisan de son temps. Le choix des thèmes ne répond initialement pas à des interprétations et variations sur de nouvelles règles esthétiques. Le mode de fonctionnement et l’élément déclenchant du phénomène créatif reposent essentiellement sur une immense sensibilité. Lorjou est un véritable sismographe qui enregistre et interprète ou dénonce la moindre secousse intéressant notre univers. L’homme est au centre de ses préoccupations et déjà, avant même de le créer et de le formaliser, il est marqué par le concept de l’Artiste – « Homme Témoin ».

Les sujets de ses œuvres répondent à ses émotions devant des situations inhabituelles, parfois des faits divers, des dysfonctionnements de la société, ou des injustices qui lui apparaissent intolérables. Il peint toujours avec son cœur et ses tripes : il peint comme il parle ; il se glisse dans l’œuvre, il est présent et vit totalement dans ses tableaux ou dessins. Il est un combattant toujours présent et actif, hors et dans ses œuvres.

Il lutte contre les guerres et il n’eut pas à chercher longtemps dans son XXe siècle, de la 1ère guerre mondiale à la 2ème, en passant par l’Indochine, l’Algérie et par l’invasion de la Hongrie, de l’Afghanistan… etc. À l’instar de la « manière noire » de Goya, il en dénonce vigoureusement les horreurs et malheurs.

Il guerroie contre les autorités en esthétique qui décident d’attribuer à l’Abstraction un rôle éminent et égoïste dans le monde de la création artistique de l´après-guerre. Ses démêlés avec les officiels de l’art, alors en place, firent grand bruit dans le landerneau artistique parisien au début des années 60 : lettres, libelles et manifestes, lithographies, tracts et affiches, agitèrent les rédactions et suscitèrent les réactions des responsables de l’époque, avec des inimitiés qui semblent encore actives !

Lorjou affirme l’exigence d’un humanisme et d’une humanité dans l’art, parallèlement à la recherche esthétique individuelle ; il sera d’ailleurs l’initiateur du groupe de « L’Homme Témoin ».

Il est révulsé par les injustices (ségrégation raciale, problèmes sociaux, conflits « coloniaux », misère et pauvreté en France et dans le monde, pouvoir et dérives sectaires, maladies et épidémies). Il dénonce les risques de pollution de la planète, leurs effets délétères et les dangers de certaines sources énergétiques non contrôlées.

Bref, Lorjou a été de tous les combats, et tel un Don Quichotte, il les aura assumés tous avec détermination, voire acharnement. La veille de sa mort, à l’aube de l’année 1986, avec une ultime exposition, il s’inquiétait et dénonçait les risques épidémiques du SIDA.