1985 – Bâches du Sida

LORJOU : 1985 – « Sida Femme », « Sida Homme »

Par Christophe Schuller

« Sida Femme », huile sur bâche plastique, 4 m x 7,50 m, 1985

En 1985, Lorjou, dans sa démarche d’Homme Témoin, a compris que le sida n’était pas qu’un simple mal inconnu, virus non encore identifié, touchant et infectant les drogués et les homosexuels et circulant dans les milieux sombres et loin des regards de la société bien-pensante.

Les médias et les journaux télévisés de l’époque présentaient, tous, ce mal à charge vis-à-vis des personnes qui avaient été infectées et qui commençaient à souffrir et à mourir de cette maladie.

Lorjou, dans sa sensibilité d’artiste et dans sa démarche artistique de près de 50 ans, à ce moment-là, comprend que ce n’est pas que cela, il comprend que ce mal va bouleverser la vie des gens, des hommes et des femmes du monde entier, touchant notre plus intime et notre relation aux autres.

Il veut alors témoigner, alerter, dénoncer, secouer l’opinion, faire comprendre qu’il y a urgence à réagir.

C’est alors, dans cette démarche qui le caractérise et le met à part dans l’histoire de l’Art, il décide, encore une fois, de peindre l’évènement dans sa grandeur et dans le message qu’il porte, afin de marquer les esprits et nous interpeler.

Nous faire sortir de notre torpeur quotidienne où un événement pousse l’autre.

Les Bâches de Lorjou

Quoi de mieux que des bâches de camion en plastique, assemblées, formant de grande surface, sorte de décor théâtral, colorées et composées, résistant aux intempéries, au froid, et permettant d’être exposées en extérieur, dehors, au plus proche de la population, pour peindre et dénoncer ce nouveau fléau, le Sida.

Lorjou réalise ainsi deux grandes compositions : « Sida Femme », « Sida Homme », deux grandes Bâches de 4 m par 7,50 m.

« Sida Femme » sera présentée, en décembre 1985, à la Galerie Epsilon à Paris, en face du Pont Neuf.

Là, encore une fois, Lorjou ne va pas faire comme tout le monde, au lieu de les présenter, comme un artiste le fait traditionnellement pour une exposition, dans le lieu clos et feutré de la galerie ou d’un musée, Lorjou va accrocher ces bâches à l’extérieur de la Galerie, empaquetant totalement l’angle du Quai Conti et de la Rue Dauphine, sorte de réponse également à Christo qui avait emballé le Pont Neuf quelques mois auparavant.

« Sida Femme » est ainsi présenté au public pour la première fois, dans la lignée des « happening » que Lorjou aimait tant et qu’il avait déjà effectués tout au long de sa vie d’artiste et à de nombreuses reprises. On se rappelle de la péniche de Lorjou, de l’exposition en plein air à Sarcelles, de la baraque lors de l’exposition universelle de Bruxelles.

Mettre l’Art à la portée du plus grand nombre, sans la barrière des classes sociales et de l’élitisme.

Aujourd’hui encore…

Plus de 30 ans plus tard, ces œuvres sont d’une telle modernité qu’on les croit faites hier, malheureusement, le Sida est toujours là, Lorjou a disparu à la fin de cette ultime exposition le 27 janvier 1986, que sont devenues ces Bâches ?

Seule reste l’émotion qui nous saisit en (re)découvrant ce travail : corps désarticulé, corps abandonné, taureau en insecte monstrueux et inconnu, couleurs, graphisme, la mort, l’amour, la liberté, la jouissance ….

L’espoir peut être !

Christophe SCHULLER

« Sida Homme », huile sur bâche plastique, 4 m x 7,50 m, 1985