LA PESTE, DE RETOUR A PARIS…

Très belle exposition que celle des « Insoumis de l’Art Moderne » actuellement au Musée Mendjisky – Ecoles de Paris (lire ci-après), dans laquelle Lorjou est magnifiquement présenté. Nous la devons à Florence Condamine et Pierre Basset, nos membres et partenaires, qui ont plaisir à montrer leur fabuleuse collection des jeunes peintres figuratifs des années 50.

La Peste en Beauce (huile sur toile, 260 x 350 cm) qui occupe un mur entier, est frappante par sa beauté et sa puissance. L’œuvre originellement appelée « la  Guerre bactériologique », a dû être rebaptisée lors de sa « sortie » à une exposition organisée en avril 1953 par la Galerie Charpentier, qui réunissait Lorjou,  Aïzpiri, Minaux, Mottet et Sébire, « cinq chemineaux » comme les appelait Pierre Mazars, critique d’art du Figaro littéraire. La Galerie Charpentier se trouvait alors au 76 rue du Faubourg Saint-Honoré à Paris (aujourd’hui Sotheby’s France), en face de l’Ambassade des Etats-Unis. Raymond Nacenta, Directeur de la galerie, craignant la réaction hostile des Américains, soupçonnés à l’époque d’expérimenter des essais sur l’arme biologique, demanda à Lorjou de changer le titre du tableau qui acquiert ainsi un nom singulier et pittoresque.

Le 1er janvier 1953, le peintre écrit à Roger Duchemin, un de ses mécènes et ami : « J’ai commencé un tableau dramatique qui est devenu une sorte de féérie, car quand je peins, je m’abandonne à l’exaltation de mon sentiment intérieur ». Plaçant la scène d’horreur dans un paysage rural qui lui est familier, Lorjou « exalte » l’expression de sa révolte par l’usage d’une coulée rouge sang fendant les champs dorés et par ce nuage d’insectes porteurs de bactéries mortelles qui attaque ces innocents paysans.

La Peste en Beauce rejoindra ensuite les murs de la Galerie Wildenstein, avant de changer trois fois de mains : d’abord acquise par un des avocats de Lorjou, elle subit l’outrage d’être roulée sans cylindre par son second propriétaire. Pierre Basset l’achète et la fait restaurer à grands frais. Ainsi sauvée, l’œuvre est devant nos yeux dans toute sa splendeur lyrique.

Pour l’admirer, soyez rassurés : point n’est besoin de renouveler vos vaccins ou de porter un répulsif préventif anti-Zika ; les moustiques de Lorjou sont aujourd’hui inoffensifs… même si cela fait longtemps, que sa peinture « piquante » nous rend « dingue » !  

Se rebeller contre une modernité qu’ils jugent alors factice, tout en peignant avec les moyens de leur époque, Les Insoumis de l’Art Moderne se placent dans la continuité de la grande peinture et principalement de Courbet qui est pour eux le dernier grand peintre humaniste.

À travers une soixantaine d’œuvres maîtresses, l’exposition nous montre comment ces peintres ont réaffirmé une vision de l’art faite de chair et de terre et combien la seconde partie du XXe siècle n’est pas celle du vide mais celle de la figure réinventée par de nombreuses individualités. Ces jeunes peintres épris d’humanité, dans les années 50, se sont battus tout comme Francis Bacon, Balthus, Lucian Freud, Edward Hopper ou Giorgio Morandi pour imposer une figuration que la modernité voulait à jamais dissoudre.

Dans l’immédiat après-guerre, le monde de l’art est en pleine ébullition. Dans ce climat de reconstruction et de liberté retrouvée, Paris reprend rapidement sa place de ville lumière. De nombreux jeunes peintres quittent leur province pour participer à ce renouveau. Dans un premier temps ils se fondent dans une contemporanéité qu’incarnent Picasso et Matisse. Mais la réouverture du Louvre et la découverte des chefs-d’œuvre qui y sont accrochés leur provoquent un choc.

Aux jeux picturaux et concepts légitimés par une idée de progrès en art, ils répondent par une volonté de permanence où humain, intelligibilité et universalité sont les maîtres mots. Plus de mille peintres adhéreront à ce mouvement d’insoumission. Chaque année, à partir de 1950, ils se réunissent au sein de leur Salon de la jeune peinture. Le retentissement est mondial et Joseph A. Barry n’hésite pas à écrire dans The New York Times, “To Them Picasso Is Old Hat”. Pendant dix ans, ces peintres seront à la base du rayonnement artistique de Paris. Mais le climat de guerre froide, l’idée que la figuration n’est qu’une valeur du passé et la perte d’influence de l’école de Paris face à celle de New York auront raison du mouvement.

L’exposition se veut une redécouverte d’un pan de notre histoire artistique totalement oublié et qui pourtant remet en question l’écriture de l’art du XXe siècle. On y retrouvera les initiateurs du mouvement, les prix de la critique Bernard Buffet, Bernard Lorjou, André Minaux et les peintres de la Ruche, Simone Dat, Michel de Gallard, Paul Rebeyrolle et Michel Thompson mais aussi des peintres qui ont, dans le sillage de ces jeunes maîtres de la première heure, créé la diversité et l’ampleur du mouvement tels Françoise Adnet, Bellias, Cara-Costea, Jean Commère, Guerrier, Heaulmé, Roger Lersy, Yvonne Mottet, Pollet, Gaëtan de Rosnay, Françoise Sors et Maurice Verdier.

Florence Condamine et Pierre Basset, Commissaires d’exposition